Intemporalité

Ayant chacune un cornet de crème glacée à la main, Shoushan et Rose se promenaient paisiblement dans les rues cachées du Mile End. Malgré les bruits ambiants, le silence les enveloppait. Pour la première fois depuis longtemps, elles avaient épuisé tous leurs sujets de discussion. En s’acclimatant à cette nouvelle étape franchie dans leur amitié, elles dirigèrent leur attention vers l’environnement externe. Les deux filles marchaient côte à côte, mais la nature se dévoilait à elles de manière individuelle. Shoushan tentait d’identifier les diverses odeurs qui émergeaient à chaque coin de rue. Il lui était agréable d’associer les parfums familiers à ses propres souvenirs. Rose, quant à elle, était captivée par le chant des oiseaux qui s’entrelaçait délicatement au bruissement des feuilles. Ce jour-là, le soleil de l’après-midi étendait ses rayons sur l’ensemble de Montréal, regroupant les deux jeunes gens dans la collectivité de la ville. 

            Soudain, Rose s’immobilisa devant un magnolia. Shoushan reconnut l’expression passagère de la mélancolie sur le visage de son amie. 

            – Qu’est-ce qu’il y a ?  

            – C’est étrange…il y a seulement deux jours, je marchais devant cet arbre et j’ai été          émerveillée par la beauté de ses fleurs. Aujourd’hui, elles semblent avoir été drainées de     leur vitalité.  

Shoushan observa longuement le magnolia; son regard se posa sur les pétales embrunis au pied de l’arbre. 

            – Oui, c’est étrange, dit-elle finalement. Hier, j’ai trouvé mon premier cheveu blanc.  

            – Les fleurs se fanent si rapidement, ajouta Rose. Elles n’embellissent la ville que pour un            très court moment.

Shoushan se pencha et ramassa délicatement un pétale terni. Espérait-elle peut-être que son toucher eût pu défaire les effets du temps.  

            – Trouves-tu que j’ai des lignes sur mon visage? 

Rose se tourna vers elle et la dévisagea. Le silence qui s’ensuivit renfermait l’expression d’une attente. Tout en continuant à contempler le jeune visage de son amie, Rose affirma qu’elle aimerait pouvoir identifier l’instant où les fleurs perdent leur éclat de beauté.  

            – J’ai peur de faner, soupira Shoushan. 

            – Les fleurs vieillissent inévitablement.  

            – Je vais bientôt ternir.  

            – Une part de leur valeur réside dans leur mortalité. 

            Alors que la vie autour d’elles se poursuivait, les dernières paroles de Rose restèrent suspendues dans l’air. Les deux amies détournèrent leur regard de l’arbre; de ce miroir qui leur reflétait une vérité incontournable de l’expérience humaine. Ayant chacune empoignée un pétale, Shoushan et Rose reprirent graduellement leur marche, laissant derrière elles le magnolia dénudé.  

 

« La vulnérabilité des choses précieuses est belle parce que la vulnérabilité est une marque d’existence. » 

Simone Weil

La pesanteur et la grâce

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